Dieu et Moi

Colloque et sondage | Le nombre de protestants ne cesse d’augmenter

Un passionnant colloque, « Les protestants en France, une famille recomposée », a réuni les spécialistes du phénomène protestant français. Lisez notre interview de Claude Baty.


Les colloques n’endorment pas nécessairement ! Surtout quand les interventions sont limitées à une vingtaine de minutes. C’est le premier enseignement que le journaliste peut tirer du colloque qui a eu lieu à Paris du 18 au 20 novembre. Un enseignement et une masse d’informations pertinentes sur l’évolution des protestantismes en France y ont été donnés par les chercheurs Jean-Paul Willaime et Sébastien Fath du Groupe Sociétés Religions Laïcités (Ecole pratique des hautes études et CNRS) ainsi que par plusieurs dizaines d’autres chercheurs. Sous le patronage de la Fédération protestante de France et avec l’appui de l’Institut européen en sciences des religions, ces universitaires ont offert un panorama inédit sur une minorité chrétienne en légère croissance qui semble contredire le paradigme de l’inéluctable sécularisation. De la précarité et du statut de la « religion pour mémoire », on est passé à la postérité, et même à la prospérité, donc à une « religion pour l’espoir » avec des pèlerins et des convertis, comme l’a résumé Sébastien Fath lors d’une de ses interventions pendant la première matinée le 18 novembre.
Car c’est ainsi : quelque soit le mode de calcul, le nombre de protestants augmente en France. On peut les évaluer à 2,5-2,8% des Français, selon Claude Dargent, sociologue à Paris VIII. Au début des années 80, ils étaient autour de 2%. Par ailleurs, plus de 4% des Français se sentent « proches du protestantisme ». Ce chiffre-là prend en compte notamment des catholiques libéraux qui se sentent mal à l’aise chez eux et qui s’imaginent qu’ils seraient mieux chez les protestants luthéro-réformés. Si la majorité des protestants français est toujours clairement de sensibilité luthéro-réformée (56%), la croissance vient des évangéliques (30%). Ces derniers sont plus jeunes, plus représentatifs des Français sur le plan sociologique et plus urbains que les autres protestants. Ils sont surtout beaucoup plus priants et fervents. D'une façon générale, même chez les luthéro-réformés, les jeunes protestants lisent la Bible et prient d'une façon plus importante que leurs aînés. Tout cela appartient désormais à la réalité statistique (à ne jamais confondre avec la réalité tangible, même si les statistiques nous semblent effectivement crédibles cette fois-ci), grâce à un sondage mené par l’IFOP pour Réforme et La Croix : « Les protestants au miroir des enquêtes IFOP de 2010 » (cliquez ici).
Quel chiffre citer ? Par exemple celui-ci : 39% des protestants sont des « pratiquants réguliers » (se rendent au culte au moins une fois par mois). On peut comparer ce chiffre aux 7 % des catholiques pratiquants réguliers (se rendent à la messe au moins une fois par mois). On peut aussi citer ce chiffre : 46% des protestants français lisent la Bible au moins une fois par mois. En consultant la rubrique « le profil comparé des luthéro-réformés et des évangéliques », on peut avoir quelques précisions, assez surprenantes, sur ces pratiquants. 60% des évangéliques se rendent au culte une fois par semaine contre … 9 % des luthéro-réformés. Et 74% des évangéliques lisent la Bible au moins une fois par semaine contre 17% des luthéro-réformés. Autre différence considérable : 70% des évangéliques comptent sur des guérisons miraculeuses contre 13% des luthéro-réformés. Sur les questions d’éthique sexuelle (et bioéthique), les différences sont également importantes. 46% des luthéro-réformés sont en faveur de la bénédiction des couples homosexuels par les Eglises (mais une majorité - 54% - sont contre). Une opinion partagée par seulement 14% des évangéliques (85% sont contre). Quant à la question de l’euthanasie, on obtient ces réponses : 62% des luthéro-réformés sont d'accord avec l'affirmation « chacun devrait pouvoir choisir le moment de sa mort » contre 27% des évangéliques.
En revanche, sur l’éthique sociale et la politique, les convergences sont impressionnantes. On pourrait presque dire qu’il n’y a pas de différences. Quand on demande aux uns et aux autres s’ils sont d’accord avec cette affirmation : « Il y a trop d’immigrés en France », 61% des luthéro-réformés disent non. Et 62% des évangéliques répondent non également. Il y aurait même une corrélation positive entre attitude favorable à l’accueil des immigrés et lecture de la Bible. Ainsi, 71% des lecteurs hebdomadaires de la Bible ne sont pas d’accord pour dire qu’il y a trop d’immigrés en France.
Sur la question droite/gauche enfin, 53% des luthéro-réformés sont de gauche (PS et Verts), contre 46% des évangéliques. Mais 34% des luthéro-réformés sont de droite (UMP et FN) contre … 32% des évangéliques. Question : les évangéliques ni gauche ni droite sont-ils donc au centre ? L’enquête ne le dit pas.
En tout cas, les enquêteurs sont formels sur un point très important : « Les orientations politiques des luthéro-réformés et des évangéliques diffèrent peu. L’opposition couramment faite entre un réformé de gauche et un évangélique de droite ne correspond pas à la réalité. »
Quant à "l'oecuménisme", on trouve toujours un nombre légèrement plus important chez les luthéro-réformés que chez les évangéliques à vouloir nouer davantage de liens avec l'Eglise catholique. Mais quand on se penche sur les échanges concrets entre chrétiens, on découvre que les évangéliques participent proportionnellement plus à des rencontres oecuméniques que les luthéro-réformés ! La différence est marginale en cette matière. Mais c'est la convergence qui est intéressante. Les temps changent. On ne peut plus dire que les luthéro-réformés formeraient un bloc ouvert aux autres et au dialogue contrairement aux évangéliques qui, eux, seraient fermés à l'extérieur. La réalité est plus complexe. 
D’une façon générale, les oppositions entre protestants ne sont pas forcément durables. Et elles sont toujours beaucoup moins importantes que tout ce qui les rassemble au sein de différentes organisations. Comme le résume un communiqué de la Fédération protestante de France le 18 novembre : « La Fédération protestante de France voit ainsi sa vocation replacée devant le défi de gérer la diversité, mais elle a la conviction renouvelée que ce qui lie les protestants est bien plus fort que les tensions qui les mèneraient à la rupture. »

Claude Baty : sortir de l'Histoire idéale, entrer dans un portrait réaliste

Le président de la Fédération protestante de France, Claude Baty, était présent au colloque et est intervenu à plusieurs reprises. Il nous a accordé cet entretien juste après le colloque le 20 novembre.

Que faut-il retenir de ce colloque ?

Qu’il faut relativiser nos problèmes. Le protestantisme est évidemment divers, mais d’une diversité complexe. Contrairement à ce que l’on entend parfois, il n’y a pas d’un côté ceux qui sont dynamiques et de l’autre des mourants. Il n’y a pas non plus d’un côté des gens qui sont massivement en faveur de quelque chose, et de l’autre côté des gens qui sont massivement contre. Ainsi les questions d’éthique, surtout sur l’homosexualité, pourtant pointées comme des marqueurs entre la Fédération protestante et le CNEF, par exemple. C’est vrai aussi pour le statut de l’écriture. Mais on s’aperçoit que la Fédération protestante cherche quand même à faire lire la Bible, même si on ne la lit pas comme les fondamentalistes. Et sur la question de l’homosexualité, on se rend compte que les luthéro-réformés ne sont pas majoritairement pour la bénédiction des mariages homosexuels, contrairement à ce qui est souvent suggéré. Ils sont contre. On apprend aussi que 15 % des évangéliques sont en faveur de la bénédiction des couples homosexuels !
Doit-on comprendre que vous préférez voir surtout les convergences ?
Pas forcément des convergences. Je veux dire qu’il est erroné à mon sens d’expliquer le protestantisme en fractures et en opposition de blocs. Et dans ces conditions, je crois que ma responsabilité est de ne pas vouloir fracturer pour exister, mais au contraire gérer la diversité pour donner à l’extérieur un témoignage qui soit cohérent. Nos problèmes internes ne sont intéressants que pour nous. Les gens de l’extérieur n’y comprennent rien du tout. Il faudrait qu’on soit plus responsable, retenir ce qui est essentiel et oublier des choses qui ne sont pas fondamentales. Au sein de la Fédération protestante, nous avons dit que nous sommes « Témoins ensemble ». Certains ont fait remarquer que nous ne sommes pas d’accord sur des questions d’éthique. Ainsi, nous ne serions pas vraiment « témoins ensemble ». Ce à quoi je répondrais : nous ne sommes pas témoins des questions d’éthique dans le monde ! Nous sommes témoins du Christ.
« Témoins ensemble », c’était le thème du grand rassemblement à Strasbourg en 2009. Cet événement a permis de découvrir les protestants d’aujourd’hui. On ne s’est pas contenté de commémorer Calvin. Vous semble-t-il important d’insister sur cette idée ?
Oui et je l’ai fait en introduction du colloque et je l’ai dit aussi à Strasbourg. Il faut sortir d’une identité historique qui vise seulement la commémoration. Le but de ce colloque n’était pas de raconter le rôle de Luther et de Calvin dans l’Histoire. On a voulu regarder le protestantisme d’aujourd’hui avec toutes les difficultés que cela implique. Ainsi, on sort d’une histoire idéale, pour entrer dans un portrait réaliste.
Qu’allez-vous faire maintenant avec ce colloque ?
Le Conseil de la Fédération va reprendre toute cette matière, l’interpréter et développer une stratégie avec tous les éléments dont on dispose.

HL
Cet article a été mis en ligne la première fois le 19 novembre 2010. Il a été réactualisé.

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