Dieu n’est pas mort en Suède
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Comment peut-on être chrétien en Suède, un des pays les plus sécularisés au monde ? Pierre Jovanovic nous fournit une réponse pertinente avec ce voyage en « Lutherland ».Nous avons reçu ce remarquable article sur un pays qui n’intéresse pas que le responsable de ce site, lui-même d’origine suédoise. La Suède, si riche et si exemplaire dans nombre de domaines, exerce sur beaucoup de Français une grande fascination.
Mais parfois, la Suède inquiète. Elle est un des pays les plus sécularisés au monde. Et certaines Eglises s'inspirent des valeurs contemporaines en sacrifiant l'éthique chrétienne traditionnelle. Marquée par un libéralisme théologique surprenant, l’Eglise luthérienne de Suède (la plus grande au monde) en est ainsi à célébrer le mariage gay. Cette adaptation à la société ne semble pas faire progresser le taux de fréquentation. Bien au contraire. Là-bas, la plupart des églises luthériennes sont pratiquement vides le dimanche. Croyez-nous, qu'on soit luthérien ou non, c’est déprimant !
Mais toutes les églises ne sont pas vides en « Lutherland ». Et les évangéliques sont souvent dynamiques. Les catholiques aussi. Non, Dieu n’est pas mort en Suède, comme l’explique avec pédagogie et pertinence avec Pierre Jovanovic, jeune étudiant à l'Institut d'études politiques de Paris. Il est Français et catholique. Il a réalisé ce travail et ce reportage en juillet cet été. Un très grand merci à lui.
H. L.
Dieu n'est pas mort en Suède
Voyage en « Lutherland ».
Par Pierre Jovanovic
La Suède est un pays à bien des égards surprenant. Patrie du groupe ABBA, d’IKEA, des sapins, des élans et des blondes, le royaume est aussi un des pays les moins religieux de la planète. Selon l’institut mondial de sondages Gallup, 83 % des Suédois estiment que la religion n’est pas importante dans leur vie, contre 17 % d’entre eux. Les Français font un peu mieux : 69 % contre 31 %. De son côté, le très sérieux Pew Research Center a classé la Suède parmi les pays les plus sécularisés du monde, aux côtés des Pays-Bas, de la République Tchèque… et de la France !
La différence avec la France est que la Suède dispose d’une religion nationale, l’Eglise évangélique de Suède, de confession luthérienne, qui, sur le papier, rassemble 80 % de la population. Cette Eglise fut installée par décision princière, au moment de la Réforme : ruiné par sa guerre de libération contre les Danois, le roi de Suède Gustave Vasa décida de favoriser le protestantisme pour confisquer les biens de l’Eglise et convoqua en 1523 l’entourage du Réformateur Olaus Petri, élève de Martin Luther, pour le charger de propager le luthéranisme. En 1527, le clergé fut sommé de couper les liens avec Rome et de prêter serment au roi. La rupture était consommée.
Comme en Grande-Bretagne, la Réforme est avant tout une décision politique royale, qui impose sa propagation dans le peuple, et qui permet d’unifier le pays à travers une seule idéologie, à la fois politique et religieuse : tout sujet du royaume est luthérien, et croire au catholicisme est interprété comme une trahison.
Après 400 ans d’union, l’Eglise et l’Etat suédois se sont pourtant séparés officiellement en l’an 2000, mettant fin au statut de fonctionnaire des prêtres luthériens. L’actuel archevêque d’Uppsala, primat de l’Eglise de Suède, Anders Wejryd, est le premier à avoir été nommé par ses pairs, et non par le gouvernement. Toutefois, cette séparation n’est qu’un trompe-l’œil. Les citoyens enregistrés comme membres de l’Eglise de Suède lui payent toujours une partie de leurs impôts. Et surtout, le Synode de l’Eglise, composé de membres du clergé et de laïcs, est renouvelé lors d’élections, qui voient s’affronter des listes affiliées aux partis politiques représentés au Parlement ! Lors du dernier scrutin, ce sont les sociaux-démocrates et les libéraux de centre-droit qui l’ont emporté.
Institution nationale, jadis omniprésente, ayant un long passé de sévère contrôle puritain des mœurs et des vies individuelles, l’Eglise de Suède a subi de plein fouet la vague sociétale de 1968, à laquelle elle décida de s’adapter, poussée par les politiques : les luthériens suédois ont donc accepté l’ordination de femmes et de militants homosexuels à la prêtrise, puis à l’épiscopat. Puis, en 2009, le Synode de l’Eglise décida de la célébration religieuse de mariages entre couples de même sexe ; un évènement qui sonna comme un coup de tonnerre dans toute la chrétienté.
Ces avancées très libérales n’ont pourtant pas relevé la pratique religieuse, qui, par son extrême faiblesse, fait de la Suède un pays qui semble bien se contenter de vivre sans Dieu. Qu’en est-il, au-delà des livres et des articles de presse ?
Messe luthérienne sous le regard de Descartes
Les cloches résonnent dans tout Stockholm en ce dimanche matin. La ville est pleine d’églises, de toutes les dominations protestantes qui existent : pentecôtistes, méthodistes, baptistes, adventistes du 7e jour… Ces différentes congrégations sont cependant beaucoup plus discrètes que leur grande sœur luthérienne, qui les a plus ou moins persécutés au XIXe siècle, à l’époque du « Grand Réveil » évangélique, lorsque des prêcheurs indépendants parcouraient les campagnes, suscitant la méfiance des évêques et des autorités civiles. Dans son écrasante majorité, la population est donc restée sous l’égide de l’Eglise luthérienne d’Etat.
Je me rends à la grand-messe (Högmässa) de onze heures à l’église de mon quartier, Adolf Fredriks Kyrka, dont le panneau indique que l’Eucharistie sera célébrée par le révérend Lars Collmar. Le bâtiment néoclassique est entouré d’un cimetière verdoyant, où est enterré Olof Palme, le Premier ministre suédois mystérieusement assassiné en 1986. L’intérieur colle bien au cliché d’une église protestante, froide, austère et sobre. A droite du chœur trône une sculpture dédiée à René Descartes, le célèbre philosophe français qui a vécu quelque temps à la Cour de la reine Christine et qui est décédé ici, dans le Grand Nord. Il y a peu de monde sur les bancs ; une trentaine de personnes, dont beaucoup sont âgées, pour une église qui peut en accueillir plus de cent à vue d’œil.
La célébration commence avec les orgues. On est d’emblée frappé par la similitude du rite luthérien avec le canon de la messe catholique : procession, rite pénitentiel, Kyrie, Gloria, lectures, prêche… Coupée de tout contact avec Rome après la Réforme, l’Eglise de Suède a conservé beaucoup des institutions ecclésiales traditionnelles et une partie de la liturgie médiévale. L’autel est placé contre le mur, séparé du reste des fidèles par une barrière, devant laquelle les fidèles s’agenouillent pour recevoir la communion. Le vieux prêtre, revêtu d’une chasuble, officie dos aux fidèles, face à Dieu. Voilà qui comblerait d’aise les « tradis » de tous poils, tandis que les progressistes trouveraient également leur bonheur en voyant des diaconesses assister le prêtre ! En outre, la langue du culte est le suédois, grande innovation du protestantisme.
La célébration terminée, la chorale, magistrale, chante un psaume du Psautier suédois réformé, distribué à l’entrée, et l’assemblée se disperse rapidement. L’église redevient vide ; il n’y a plus que Dieu. Et moi.
« Il faut garder espoir »
Changement d’ambiance à l’église Sankta Klara, bâtie au XIXe siècle sur les ruines de l’ancien couvent des clarisses, et dont le clocher est le plus grand de Stockholm : l’office se termine par un verre de l’amitié, comme cela se fait dans de nombreuses assemblées protestantes. Une soixantaine de personnes, dont nettement plus de jeunes, ainsi que quelques immigrés.
Le prêtre, la quarantaine bien frappée, est satisfait de la vie de sa paroisse : « Cette église est charismatique, de sensibilité évangélique, explique-t-il. Nous faisons un effort pour rendre les offices chaleureux et vivants. » Il reconnaît toutefois que la situation de l’Eglise de Suède n’est pas rose pour autant : « Sur le papier, 80 % des Suédois sont luthériens, mais en réalité, seulement 2 ou 3 % pratiquent chaque dimanche. Il faut connaître l’arrière-plan historique avant de juger cette situation : la Suède était un pays catholique qui est devenu protestant pour des raisons plus politiques que théologiques. Pendant des siècles, l’Etat et l’Eglise étaient la même chose, et si l’on était Suédois, on était luthérien. Puis la foi a décliné, et finalement, la relation entre la religion et la nation n’existe plus ».
Pas nostalgique pour deux sous, ce prêtre, qui officie également à la chapelle du Palais royal, sur l’île de Gamla Stan, et dans d’autres églises de Stockholm, veut voir l’avenir : « Cette église était morte quand je suis arrivé il y a dix ans. Nous avons changé tout cela. Il y a eu des conversions ; des braqueurs, des prostituées ont changé de vie ici. On ne peut pas dire que la foi a disparu, il faut garder espoir ! » Quand on lui demande ce qu’il pense du mariage homosexuel autorisé par le Synode de l’Eglise, il devient soudain très pudique et très réservé. « Ce qui a été conclu officiellement dans les hautes sphères n’est pas partagé par tout le monde au sein de la base ».
Marie et Saint Pierre à l’honneur !
Située à deux pas du Palais royal, dans la vieille ville de Gamla Stan, la cathédrale de Stockhom, Storkyrkan, est antérieure à la Réforme. Bâtie au XVe siècle, l’intérieur semble être resté identique, avec des ornements et des objets d’arts furieusement Renaissance. L’autel, formé d’un triptyque d’argent et d’ébène, ferait lui aussi rosir de plaisir les catholiques les plus attachés au faste, sans savoir qu’ils se trouvent dans un lieu de culte protestant !
L’attraction de la cathédrale est l’impressionnante sculpture en chêne massif et corne d’élan de Saint Georges terrassant le Dragon, allégorie d’une victoire suédoise contre les Danois en 1471. A ses côtés, la statue d’une belle dame, les mains jointes, attire le regard : serait-ce la Sainte Vierge ? Elle lui ressemble par ses traits, son attitude de prière, son doux regard ; cependant, les indications de la cathédrale sont muettes sur son identité. Le Petit Futé - Stockholm assure qu’il s’agit de la Vierge, mais le guide de voyage n’est pas infaillible… Après tout, c’est fort possible, car en Suède, Marie est honorée par les luthériens. Cela peut paraître surprenant, mais après plusieurs visites dans les églises de Stockholm, on constate que Marie a une place importante, par une statue, un tableau ou une fresque. Presque partout, on peut même brûler un cierge à ses pieds. Les saints sont aussi à l’honneur, avec force de statues et de vitraux.
Avant la Réforme, la Mère du Christ était particulièrement vénérée en Suède. Puis les protestants prirent le pouvoir, et lancèrent une grande vague de purification : tout ce qui rappelait l’ancienne religion romaine était pris pour cible, en particulier la Vierge. En ces temps-là, certains habitants appelèrent leurs chiens Marie, comme signe de fidélité à Luther. Mais le roi Gustav Vasa, qui aspirait à l’ordre, ordonna de cesser cette frénésie. Après la violence des premières années, les prêtres catholiques furent autorisés à continuer d’exercer leur ministère, sous la seule condition de prêter serment à la Couronne. Les crucifix, la bénédiction des cloches, l’invocation publique des saints furent rétablis… ainsi que le culte de Marie. L’Etat prit le contrôle des affaires religieuses et Olaus Petri, le Réformateur, fut arrêté et condamné à mort par un tribunal royal pour excès de zèle ! Il fut finalement gracié, et a droit à sa statue entre la cathédrale de Stockholm et le palais, symbole de la jonction réalisée entre l’Eglise et l’Etat.
A Sankta Magdalena Kyrka, une des plus belles églises de Stockholm, Solveig, une bénévole qui assure l’accueil des visiteurs, ne dit pas autre chose qu’une catholique sur Marie : « Parce qu’elle est la Mère de Dieu, il faut l’honorer, car elle nous montre l’exemple pour suivre le Christ et nous accompagne sur le chemin du Ciel. » Comme cela ne suffisait pas pour ébahir son interlocuteur, cette vénérable vieille dame ajoute avec un sourire timide : « Je suis protestante, et je suis allée en pèlerinage à Lourdes ! »
Le mariage gay, une « question de temps »
Au cours de la longue discussion que j’ai avec elle, les particularités de l’Eglise de Suède font cependant surface. Lorsque nous évoquons la question du mariage homosexuel, Solveig ne se démonte pas : « C’est la même chose que les divorces-remariés. Autrefois, ils étaient exclus de l’Eglise, puis ils ont fini par être acceptés. Pour moi, c’est une question de temps, et de changement des mentalités. » Elle ne pense pas qu’il s’agit d’une question politique, puisque ce sont les évêques eux-mêmes qui ont demandé cette mesure. Visiblement assez formée, elle tient à la liberté individuelle que confère le protestantisme. « L’Eglise n’a aucun mot à dire sur la vie privée des gens. La foi est d’abord une affaire de conscience personnelle, l’important est d’appartenir à Christ. Comme dit saint Paul, nous sommes différents membres, mais nous faisons tous partie d’un seul corps, que nous soyons homosexuels ou hétérosexuels. » Par contre, Solveig désapprouve la Gay Pride, qui prend des proportions gigantesques chaque année à Stockholm, et où se rendent nombre de prêtres et de représentants de l’Eglise de Suède : « Pourquoi pas une Brown-Hair Pride, tant qu’on y est ? »
« C’est indélicat de ma part de parler ainsi du pape à un catholique, mais voyons… C’est un homme courtois et distingué, un homme de prière, bien sûr… Mais obéir à un seul homme décrété infaillible, et qui a des positions très arrêtés sur la sexualité n’est pas sérieux, vous ne trouvez pas ? Et pourquoi refuse-t-il que des catholiques puissent communier chez les luthériens ? Nous croyons pourtant ensemble que le Pain et le Vin deviennent le Corps et le Sang du Christ ! »
En effet, l’Eglise de Suède confesse la consubstantiation, terme compliqué qui désigne la présence réelle, mais uniquement spirituelle, de Jésus dans les aliments de la Cène, tandis que les catholiques croient en la transsubstantiation, la transformation véritable du Pain en Corps du Christ, même si les sens humains indiquent le contraire. A cause de cette nuance, et de la rupture avec Rome, les fidèles de l’Eglise catholique sont priés de ne pas communier aux célébrations luthériennes.
Solveig finit par me dire ce qu’elle reproche au pape : « Il n’a pas le droit de se mêler des affaires de l’Eglise de Suède ! C’est vrai que même si la question a été tranchée par les évêques, le mariage gay n’a pas été accepté par tout le monde, et nous avons quelques paroisses qui veulent se rallier à l’Eglise catholique. Si le Vatican permet cela, comme il l’a fait pour les anglicans, nos relations deviendront très compliquées… » La création d’un ordinariat spécial pour les groupes d’anglicans voulant rejoindre Rome, tout en conservant leurs traditions, a en effet été observé avec intérêt par certains luthériens suédois, qui ont fait part à Benoît XVI de leur volonté de bénéficier d’une même initiative. Ils seraient une poignée, mais assez pour effrayer l’honorable Eglise de Suède.
Fierté homosexuelle et étude biblique
A dix-neuf heures, je suis de retour à Adolf Fredrik pour la messe de semaine. Le vieux révérend Collmar est toujours fidèle au poste, devant une assemblée encore plus restreinte que dimanche dernier : peut-être quinze personnes, tout au plus. Du coup, le prêtre écourte son sermon et enchaîne sur l’offertoire. Après la communion et la bénédiction, les fidèles se dispersent. Je consulte les tracts à la sortie : on propose une foule de concerts, des conférences, un pèlerinage à Assise dans les pas de Saint François (!)… et une prochaine messe célébrée par le révérend Collmar, offerte pour les personnes LGBT : « Vous êtes homo ? Bi ? Trans ? Vous hésitez ? Venez prier pour apprendre que la foi chrétienne ne s’oppose pas à la fierté homosexuelle ! » Le tract poursuit en invitant les Gays n’ayant pas reçu le sacrement de confirmation (première communion et confirmation catholiques, reçues au même moment) à s’adresser à l’Eglise, qui les acceptent et les accueillent comme ils sont.
La soirée se poursuit par une étude biblique dans un immeuble voisin appartenant à l’évêché, après un repas auquel se joignent des paroissiens ayant séché la messe et quelques clochards. Le révérend Collmar prend place en bout de table, fait distribuer des Bibles, et lit le texte proposé : il s’agit d’un extrait de l’évangile de Marc, au chapitre 7, sur les reproches faits par Jésus aux Pharisiens, qui préfèrent suivre la règle du denier du culte plutôt que d’aider leurs parents. Vaste sujet. Comme dans les études bibliques protestantes, on discute et on débat beaucoup. A la fin, le prêtre conclut les échanges en bénissant l’assistance, qui se signe (ou pas).
J’apprends plus tard que le révérend Lars Collmar est une véritable star au sein de l’Eglise de Suède : prêtre médiatique et original, il devint célèbre dans les années 1990 pour ses émissions religieuses décomplexées à la TV suédoise et ses livres décapants, comme celui sur l’histoire d’un chien arrivé au Paradis. Heureux père de huit enfants, issus de trois mariages consécutifs, il a toujours l’air dynamique, même si très diminué.
A la retraite, le révérend Collmar reprit du service au moment du Tsunami de 2004, en allant à la rencontre des familles des nombreux touristes suédois engloutis sur les plages de Thaïlande. Cette catastrophe fut un choc pour ce pays insouciant et indifférent aux questions de l’Au-delà. Certains pasteurs pentecôtistes y virent un châtiment divin, pour punir les Suédois décadents...
Les états d’âme d’une diaconesse
Therese est l’incarnation même de la femme suédoise : belle, pleine d’entrain, habituée à prendre les choses en main quand elle le souhaite. Elle est aussi une protestante pratiquante, et une paroissienne chevronnée d’Adolf Frederiks Kyrka. Ayant reçu une éducation religieuse, elle connaît un renouveau dans sa foi en 2004, et décide de s’engager dans l’Eglise de Suède. Elle commence des études de théologie en vue d’être ordonnée diaconesse, et figure parmi les premiers élèves.
Un beau jour de 2008, les futurs diacres et diaconesses reçoivent un questionnaire portant sur les LGBT: sont-ils d’accord avec le mariage gay et l’adoption pour les couples homosexuels ? Opposée à l’un et l’autre, Therese répond selon ses convictions, et est aussitôt convoquée par Eva Brunn, la doyenne du diocèse de Stockholm. Cette femme, ouvertement lesbienne, vit alors en concubinage avec une autre femme prêtre, élève un enfant avec elle, et ne fait pas mystère de son militantisme pour la cause homosexuelle. Après une discussion sanglante, Eva Brunn somma Therese de changer d’opinion sur la question.
Devant son refus, elle écrivit à l’évêque une lettre se plaignant de l’homophobie d’une candidate à l’ordination diaconale. Le professeur de théologie rédigea lui aussi un courrier de ce type, en calomniant son élève, qui fut finalement refusée la veille de son ordination. « Ce n’est pas la volonté de Dieu », lui expliqua-t-on… Ou celle d’Eva Brunn. L’année suivante, elle succédait à l’évêque de Stockholm, et se mariait en grande pompe dans sa cathédrale avec son épouse.
« C’est cela, la tolérante et libérale Eglise de Suède ! », s’exclame aujourd’hui Therese, mise au banc de sa propre communauté par une femme, portée aux nues par les médias suédois parce que lesbienne et progressiste. Heureusement, l’Eglise n’est pas le Christ… »
Rome sweet home
Messe du soir à la paroisse catholique Sainte-Eugénie, près du quartier d’Östermalm. Stockholm est l’unique diocèse catholique du pays. Il a été établi par le pape Pie XII au début des années 1950. Les catholiques sont aujourd’hui 150 000, pour une population de 9 millions de personnes.
Ce soir-là, l’église est pleine à craquer. L’assemblée est métissée et de tous âges, il y a des gens qui débordent hors de l’enceinte : le contraste est saisissant avec un service luthérien. Certes, beaucoup des fidèles présents sont des immigrés ou ressortissants irlandais, péruviens, africains, sri lankais et polonais. Contraste aussi architectural ; l’église est aménagée selon la mode des Seventies. Seule touche d’ancienneté : une Vierge du XVe siècle, œuvre suédoise qui a survécu à la Réforme, très belle dans sa robe jaune.
Les catholiques disposaient autrefois de la vieille église Sainte-Eugénie, dans le centre de Stockholm, qui avait été mise à la disposition des diplomates et des voyageurs de passage par le roi éclairé et francophile Gustav III, à la fin du XVIIIe siècle. Puis, en 1965, l’église fut rasée dans le cadre du Plan Million, un vaste chantier d’aménagement de Stockholm, et la priorité des autorités n’était alors certainement pas la liberté de culte des catholiques. La paroisse fut contrainte de squatter un cinéma pendant dix ans, pour être finalement installée dans un immeuble par la municipalité. C’est qu’entre-temps, des Suédois avaient embrassé le catholicisme, et le nombre de fidèles était devenu trop important pour être ignoré.
Mission impossible pour l’œcuménisme ?
Quelles sont les relations entre l’Eglise de Suède et la petite communauté catholique ? Dans la librairie religieuse qui jouxte l’église Sainte-Eugénie, le paroissien suédois qui tient la boutique me donne des éléments de réponse. « Il existe une longue tradition de dialogue œcuménique entre l’Eglise catholique et l’Eglise de Suède, mais aujourd’hui, ce dialogue est de plus en plus difficile à cause des décisions récentes et du chaos doctrinal chez les luthériens, qui ont beaucoup de mal à garder leurs fidèles ». Le libraire m’explique en effet que chez les catholiques, l’évêque dispose de la plénitude de l’autorité, et tranche les questions religieuses pour donner une position officielle. Rien de tel dans l’Eglise de Suède : « Chaque évêque a sa propre théologie, car il agit en tant que représentant d’un des courants de l’Eglise, qui va des anglo-catholiques (1) aux évangéliques, en passant par les libéraux modernistes. De plus, le Synode composé de laïcs a la même autorité que les évêques et peut même voter contre leurs décisions ! Quant aux membres du clergé pro-mariage gay, il est clair qu’ils agissent en tant que militants politiques. Nous n’avons donc pas d’interlocuteur unique, qui pourrait nous donner la position claire de l’Eglise de Suède ». Pourtant, l’aimable libraire, qui évoque sa famille fidèle à Rome dans un pays protestant, estime que la poursuite de ce dialogue est nécessaire, « pour aider les luthériens à trouver leur propre identité ! »
Aux sources de l’affaire Williamson
Je quitte la librairie en ayant fait une petite folie ; le livre d’entretiens du pape Benoît XVI, Light of the World. Un des chapitres évoque en détail l’affaire Williamson, ce prélat intégriste qui a provoqué un scandale mondial en niant l’existence des chambres à gaz. Personne ne sait que cette lamentable histoire est née ici, en Suède : à l’origine, il y eut la démission d’un prêtre luthérien, Sten Sandmark, pour protester contre l’orientation libérale de l’Eglise. Il s’adressa d’abord à l’évêque catholique de Stockholm, mais fut apparemment mieux reçu par les représentants de la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X (FSSPX), la communauté fondée par Marcel Lefebvre. Ce ralliement suscita la curiosité de la chaîne de télévision suédoise STV, qui alla enquêter au séminaire de la FSSPX en Allemagne, où Sandmark avait été envoyé pour être ordonné prêtre selon le rite catholique. La STV découvrit alors l’univers très fermé des intégristes catholiques, avec leur étrange obsession du complot maçonnique, et flaira le scoop choc. Par chance pour nos journalistes, l’évêque venu ordonner diacre l’ex-révérend Sandmark était Mgr Richard Williamson, connu pour son extrémisme. Devant la caméra, le prélat répéta sans broncher ses opinions négationnistes, et la STV diffusa le reportage le 21 janvier 2009, jour de la levée des excommunications des quatre évêques intégristes par Benoît XVI. L’amalgame et le lynchage médiatique pouvaient commencer.
Au-delà du cas marginal de Sten Sandmark, le phénomène des conversions de prêtres luthériens au catholicisme, hier inconnu en Suède, s’est accentué ces dernières années. Le dernier exemple en date est celui de Per Mases, pasteur pendant 48 ans, directeur du centre de retraites Berget à Rättvik, très connu en Suède. Décédé le 24 décembre 2010, il avait eu le temps d’expliquer son choix au quotidien chrétien Dagen, en déplorant « la politisation de l’Eglise de Suède ». Sa conversion, disait-il, « n’est pas contraire au saint héritage de l’Eglise de Suède », dont « l’identité profonde est catholique ».
L’identité luthérienne en question
Par un bel après-midi, je poursuis ma promenade jusqu’au parc Skansen, sur l’île de Djurgården : le plus vieux musée en plein air du monde présente le cadre de vie d’un village suédois du XIXe siècle. L’idée de son fondateur, le professeur en langues nordiques Artur Hazelius, était de sauver le patrimoine historique et culturel suédois, menacé par l’industrialisation et la modernité galopante. Ce faisant, c’était l’identité du pays qu’il voulait conserver. Entre 1870 et 1888, des bâtisses furent donc démontées dans toute la Suède et réinstallées à Skansen, avec leur cadre d’origine : fermes, granges, manoirs, moulins… Il y a également une chapelle évangélique, et bien entendu une église luthérienne, en bois peint. Tous les jours, un office y est célébré à dix-huit heures, pour rappeler au visiteur la dimension religieuse du lieu.
Nous sommes dix pile-poil à prendre place sur les vieux bancs de bois qui grincent. Quatre jeunes filles blondes assises au premier rang chantent amoureusement les psaumes. En les entendant, il y a de quoi sauter au plafond : la Suède sera sauvée par ces brins de filles croyantes !
La jeune femme déguisée en paysanne du XVIIIe siècle qui accueille les visiteurs à la porte de l’église s’appelle Maria. Figurante bénévole à Skansen, elle est en revanche employée par sa paroisse, en banlieue de Stockholm, pour préparer des jeunes au sacrement de confirmation. Elle est plutôt optimiste sur la faible pratique religieuse de l’Eglise de Suède : « Les fêtes et les baptêmes/mariages/confirmations sont encore très fréquentés. Et on peut être croyant sans aller à l’église ! » Elle rougit quand je lui fais remarquer que l’Eglise de Suède est une exception dans la chrétienté lorsqu’elle autorise le mariage gay. Pour elle, la question n’est pas politique, mais théologique : « Tout le monde doit être accepté et avoir sa place dans l’Eglise ! On ne peut pas exclure des personnes sur la base d’écrits démodés, le plus important dans le message chrétien n’est pas l’orientation sexuelle, mais l’amour. » Elle ne comprend cependant pas pourquoi le Synode est en grande partie composé de politiciens : « tous des gens de gauche, en plus… ».
Hérétiques catholiques, orthodoxes protestants
Dernier jour à Stockholm. Flânant dans Söderhamn, le quartier de Millenium, je ne peux pas m’empêcher de repasser par la belle Sankta Magdalena Kyrka. Le paroissien qui m’accueille, un homme d’un certain âge, éprouve une grande joie à voir arriver un Français et fait preuve de sa parfaite maîtrise de la langue de Molière. « J’ai profité des cours de langue à l’Institut catholique de Paris », glisse-t-il. Membre du Conseil du Comté de Stockholm, il a une longue carrière politique derrière lui, et connaît bien Sciences-Po, les ministres et les personnalités qui en sont sortis, « sauf Nicolas Sarkozy, n’est-ce pas ? »
Un couple de touristes allemands entre dans l’église, et se joignent à nous. Le Suédois s’adresse à eux dans un allemand éblouissant, mais, d’une courtoisie toute nordique, les trois germanophones passent à l’anglais pour ne pas exclure le jeune Français de la discussion… Venus de Munich, Madame est historienne, et Monsieur, ingénieur de formation, suit des études de théologie ; tous deux catholiques, ils s’émerveillent de la beauté de l’église, et envisagent d’assister à la messe de dix-neuf heures. « Ce n’est un problème que pour vous ! », lance le Suédois, au courant de l’impossibilité de la communion des catholiques à l’Eucharistie luthérienne.
- Ce n’est pas mon problème, c’est celui du pape !, répond vaillamment Madame, avec un certain mépris.
- En effet, le Vatican considère qu’il n’y a pas réelle transformation du Pain et du Vin chez les luthériens, ajoute le mari théologien en levant les yeux au ciel. Ils sont totalement déconnectés ! Comment les prêtres catholiques peuvent-ils célébrer l’Eucharistie en excluant des personnes ? C’est indigne de l’universalité chrétienne ! »
Justement, le prêtre arrive préparer l’autel pour la messe dans une petite chapelle adjacente de l’église. C’est une femme, avec col romain, étole, chasuble et talons. Les deux touristes bavarois sont ravis et se dépêchent de la suivre. Le Suédois me parle en Français d’un air songeur :
« Depuis cinquante ans, l’Eglise permet l’ordination des femmes à la suite d’un lobbying de la part des politiciens. Cela, je pouvais le supporter, mais pas le mariage homosexuel : c’est une décision terrible, qui est un combat politique. Ils ont d’abord fait passer cette mesure au Parlement, et l’ont ensuite imposé à l’Eglise. Un véritable putsch, que beaucoup de gens n’acceptent pas. Je suis inquiet de cette évolution, cela nous coupe des autres Eglises chrétiennes. »
Le mot de la fin
La gentillesse suédoise n’est pas un mythe. Alors qu’en France, le chrétien pratiquant, rappelé chaque année par un sondage indiscutable qu’il est en voie de disparition, se sait observé, les Suédois ont souvent été étonnés d’être l’objet d’une telle attention, surtout de la part d’un étranger, catholique de surcroît, représentant d’une Eglise qui demeure mal connue en Suède ; ainsi, beaucoup ne savent pas quel est le rôle exact du pape, ni que les prêtres catholiques n’ont pas le droit de se marier.
Mais en dépit d’une pudeur toute nordique, les Suédois que j’ai rencontrés ont été heureux de partager leur foi. Si tous déplorent la faiblesse de la pratique religieuse dans leur pays, certains ont voulu relativiser, ou privilégier l’identité collective, qui demeure chrétienne. Beaucoup ne voient rien de contradictoire entre le fait d’être luthérien et d’accepter les décisions libérales de l’Eglise en matière de mœurs. Au contraire, presque tous m’ont donné de solides arguments portant sur l’égalité des individus, l’exigence d’accueil de l’Eglise, le respect de la vie privée, la nécessaire adaptation au temps présent, la puissance de l’amour humain. Aucun n’a relevé mon objection portant sur la soumission de l’Eglise au politiquement correct, et sur la nécessité pour elle de ne pas coller aux évolutions de la société terrestre. Au contraire disent-ils, l’Eglise fait une erreur en se focalisant sur la sexualité. Cependant, mes rencontres ont aussi été l’occasion de constater que le discours officiel militant gay est loin d’être partagé parmi les chrétiens suédois.
Il est bon pour un catholique d’expérimenter un peu de solitude dans un pays imprégné par la Réforme protestante. Il ne se sent plus en terrain conquis, et se met au niveau de ces autres chrétiens, si semblables par certains aspects, et tellement éloignés par d’autres.
Ce qui nous sépare ne doit pas faire oublier les fruits visibles dans la prière des assemblées, les chants des psaumes et le regard de toutes ces personnes désireuses de suivre le Christ et de le mettre au centre de leur vie.
Je peux revenir en France pour dire que Dieu n’est pas mort en Suède. Après tout, n’a-t-Il pas dit que, dès lors que deux ou trois sont réunis en Son nom, Il est au milieu d’eux ?
Pierre Jovanovic
1. « Tradis » anglicans et luthériens, qui ont conservé la totalité de la liturgie et des sacrements du catholicisme, sans pour autant être en communion avec le pape.
La photo en "une" est de l'église luthérienne de la paroisse d'Adolf Fredrik à Stockholm.
Cet article a été mis en ligne le 18 septembre 2011.

